Violence partout, justice nulle part

10/10/2018

Nœud et dénouement aristotéliques dans Hamlet

 

 

 

Acte III, scène 4, dans la chambre de la Reine, sa mère ;

Hamlet vient de verser le premier sang, il vient de tuer Polonius ;

La pièce bascule dans le drame ;

Le sang appelle le sang.

 

 

 

Pour Aristote, dans la Poétique, ch. XVIII, la tragédie doit s’articuler en deux parties : le nœud et le dénouement/résolution.

Cette partition correspond parfaitement au schéma symétrique que Shakespeare applique à Hamlet.

 

 

Des débuts symétriques

La scène 1 de l’acte I étant une sorte de prélude, le nœud commence avec la scène 2 dans la salle du trône et le premier dialogue entre Hamlet et sa mère, la Reine.

Le dénouement/résolution débute dans la chambre de la Reine, avec le deuxième dialogue entre Hamlet et sa mère et le premier mort, Polonius.

 

Des fins symétriques

Le nœud finit avec la pièce et le Roi épargné par Hamlet

Le dénouement/résolution prend fin avec le duel et la mort du Roi par Hamlet

 

La bascule entre les deux parties s’articule dans les deux seules scènes où le Roi et la Reine sont dissociés pour avoir un tête-à-tête avec Hamlet.

Acte III - scène 3, Hamlet passe devant la chambre du Roi, le voit seul en train de prier, et,…, se refuse à le tuer. C’est une scène sans dialogues, mais les deux soliloques se répondent.

Acte III - scène 4, La Reine a convoqué Hamlet pour lui faire la morale mais son fils retourne la situation pour tancer sa mère.

 

Le retournement au sens d’Aristote, entre le nœud et le dénouement correspond au moment précis où Hamlet prend conscience de son acte meurtrier et dit en assumer les conséquences.

Déroulons cette scène 4 de l’acte III :

La scène commence par une joute verbale dans laquelle Hamlet répond du tac-au-tac aux attaques de sa mère ;

Hamlet en vient à tuer Polonius caché derrière une tenture, en croyant sans doute tuer le Roi ;

Hamlet expose à sa mère le tableau de la turpitude dans laquelle elle se trouve.

La vision du spectre le relance de son serment ;

Hamlet enjoint sa mère de se refuser au lit du Roi ;

Au moment de partir, la vue du cadavre de Polonius, lui fait prendre conscience de son acte et de ses conséquences :

 

     … Les cieux ont voulu ainsi nous punir …

     Je suis prêt à répondre de la mort que je lui ai donnée …

 

     … Je dois être cruel, mais qui aime bien châtie bien

     Ça commence fort mal et pire sera demain … III ;iiii

 

Cette sentence prémonitoire entraine un revirement de position, de stratégie de la part d’Hamlet.

Oubliant le désir du spectre de mettre fin à la turpitude de la Reine,

A la question de la Reine :

     … Que dois-je faire ? …

La réponse est :

     … Rien, … III ;iiii

Ou plutôt ne rien changer et continuer à partager la couche du Roi ;

Pour lui révéler la feinte folie d’Hamlet.

Hamlet est prêt pour affronter, si ce n’est le Roi, du moins l’enchaînement des circonstances.

 

Ce revirement d’attitude révèle le retournement de la situation.

Recherchant une justice impossible, il espère s’être fait justice lui-même dans un mouvement d’humeur.

Ce coup d’épée est un coup du destin ;

Hamlet commet une erreur mortelle et déclenche lui-même un cycle inexorable de la vengeance.

 

I/ Le nœud ; de la tragicomédie de la justice

Reprenons au début de la pièce.

Le spectre du feu-Roi son père lui révèle son meurtre par le son frère, le roi actuel, oncle d’Hamlet.

Sommé de le venger, Hamlet, va chercher la preuve de ce meurtre.

Le nœud de la tragédie sera la recherche de justice par Hamlet (voir article précédent).

 

La clé du nœud de la tragédie Hamlet est la pièce dans la pièce

     … Cette pièce est le piège où tel un rat

     J’attraperai la conscience du roi… II,ii

 

L’arrivée des comédiens donne la clé du drame à Hamlet

La pièce dans la pièce ; le théâtre dans le théâtre ;

Le théâtre cathartique dans la tragédie cathartique ;

La mise en abîme ultime ; l’effet miroir à peine déformant.

Une parodie de procès, mais, sans sentence, sans peine, sans mort.

Ce n'est que du théâtre ;

     … Quoi! Effrayé par un tir à blanc ? … III,ii

 

Hamlet ne tue pas le Roi. La souricière a fonctionné, l’aveu a été soutiré, mais sans suite, sans conséquence.

Une reconnaissance (l’aveu) dans une péripétie (la pièce) construit l’histoire (l’intrigue) de la tragédie au sens aristotélique.

Cette reconnaissance ne s’applique qu’aux personnages concernés, à Hamlet et son double-confident Horatio, au Roi lui-même et peut-être à la Reine. Les autres protagonistes ne sont pas concernés. Seul(s) le ou les auteurs du meurtre peuvent comprendre et seuls les témoins des réflexions d’Hamlet peuvent savoir.

Il n’y a pas de public dans Hamlet ; la cour est inexistante ; la pièce dans la pièce ne se joue que pour les protagonistes et pour nous, public au-delà du quatrième mur.

La pièce n’est un piège que pour la conscience du Roi ; l’enjeu est la connaissance, la reconnaissance, voir la morale, la mort du rat n’est pas au programme.

 

Lorsqu’il en a l’occasion dans la scène suivante, Hamlet ne tue toujours pas le Roi.

Conscience ? Couardise ? Procrastination ? De sang-froid, l’homme de réflexion qu’est Hamlet n’est pas un assassin.

Le nœud de la tragédie se termine sur cette interrogation, ce sentiment d’inachevé.

Heureusement, pour nous spectateurs, notre soif de sang, notre désir de vengeance seront assouvis au-delà de nos sanglantes espérances et,

     … perchance … III,i ,

de nos rêves les plus fous.

 

Autant, le nœud ne comprend qu’une seule mort* et peut-être qu’un seul meurtre, celui du Roi Hamlet, futur spectre ;

Autant, lors du dénouement le cycle de la vengeance se déchaîne ;

L’enchaînement de la mort de tous les protagonistes est inéluctable, implacable, et … affligeant.

     … Enlevez les corps : une telle vision relevant …

     Du champ de bataille, ici le spectacle est … affligeant … V,ii

.                                                                                        

 

Autant le nœud s’articule autour du jeu, jeu de cour, jeu d’acteur ;

Autant lors du dénouement on tue et s’entretue ; la parole est aux armes.

 

Autant le faux-semblant qu’a été la pièce finit en cris ;

     … lights, lights, lights, … III,ii

Autant le faux-semblant que sera le duel finira en bain de sang.

     … une telle vision relevant

     Du champ de bataille … V,ii

 

 

 

II/ Le dénouement ; de la dramaturgie de la vengeance

Le dénouement va voir se dérouler l’enchaînement du cycle de la vengeance jusqu’à son extinction par la mort de tous les protagonistes

Pour parodier Polonius, la tragicomédie familiale se transforme en drame tragico-morbide.

 

 

Mort de Polonius ; et là, c’est le drame !

En tuant Polonius, Hamlet enclenche le cycle de la violence.

La violence à laquelle il cède est non seulement sauvage mais également détournée.

Hamlet détourne sa violence à l’encontre sa mère, interdite par le spectre/Père/Roi, sur la créature cachée derrière le rideau. Il espère que c’est le roi, le rat de la pièce/souricière ; ce n’est que Polonius tant pis pour lui.

     … subit ton sort … III ;iiii

Cette fois, on ne joue plus, plus de semblant, plus de faux-semblants.

 

Son meurtre ne fait pas de Polonius un bouc émissaire, le détournement de l’arme vers une fausse victime ne sert pas à arrêter le cycle de la violence.

Pour cela il faudrait que cela soit un acte assumé par le groupe ; un acte public ; Or le Roi va cacher à son peuple la cause de la mort, le meurtre d’Hamlet.

Le Roi cache le meurtre sous le tapis, comme Hamlet avait caché le corps sous l’escalier.

 

Le meurtre de Polonius par Hamlet n’est qu’une simple erreur du héro, l'Hamartia le tragic flow, l’erreur tragique.

Le raisonneur cède à sa sauvagerie ; le bras l’emporte sur la tête, l’épée sur l’esprit, l’instinct sur la volonté ;

Là, commence le dénouement dramatique, le cycle de la violence est enclenché.

D'un meurtre avorté à la fin du nœud, on assiste, en ce début de dénouement, à un meurtre, sans doute inutile, peut-être gratuit mais bien réel.

 

 

Mort d’Ophélie ; De la fin de l’enfance et de l’innocence

Dans la grille symétrique shakespearienne, Ophélie et Polonius se croisent dans la mort ;

Polonius meurt sur scène, son enterrement restera un mystère ;

Ophélie a droit à une scène d’enterrement, sa mort restera une énigme,

Avant de mourir par accident ou par suicide, mais hors champ, sans témoins, Ophélie sombre dans la folie ;

La mort de son père et/ou le rejet (simulé ou non) d’Hamlet, signent la fin de l’enfance pour Ophélie.

Dans ce monde d’adultes, brutal et sanglant, politique et guerrier, il n’y a pas de place pour l’innocence.

L’amour entre Hamlet et Ophélie restera un amour d’enfants ou d’adolescents ;

Ophélie ne sera jamais la femme d’Hamlet espérée par la Reine et restera pour toujours la fille et la sœur sermonnée par son frère et son père.

La cause de sa folie, les circonstances de sa mort, resteront à jamais en suspens.

Ophélie est un des reflets du personnage principal ; or, le flou est propre au reflet ; si l’on cherche à remuer l’eau qui reflète, l’image se trouble et disparait.

Dans la galerie des miroirs de Shakespeare, Ophélie est le double féminin et innocent d’Hamlet dans son adolescence et sa folie ;

Cependant, condamnée à mourir, Ophélie n’est pas condamnée à être perçue comme une oie blanche. Elle peut se moquer des sermons de son père et de son frère, comme elle peut également être complice d’Hamlet dans leurs joutes oratoires.

Malheureusement, les mises en scène ont tendance à négliger de donner de la profondeur au personnage, et les archétypes restent des stéréotypes (pauvre petite Ophélie, ténébreux Hamlet).

Abandonner Ophélie à sa condition de victime, c’est abandonner Hamlet à sa mélancolie. Cette tragédie est aussi une tragédie de caractères.

 

 

Mort des émissaires, Rosencrantz et Guildenstern ; Du meurtre comme acte de gouvernance

Jamais l’expression « envoyés à la mort », ne prendra autant de sens littéral.

Les courtisans, broyés par la machine étatique, utilisés par le Roi, seront exécutés sur l’ordre d’Hamlet.

Le seul acte diplomatique du jamais futur Roi Hamlet servira à faire tuer ces courtisans ;

Faux et usage de faux, pour vraies exécutions sans culpabilité ni jugement.

Comme Polonius les courtisans sont pris dans l’étau de la lutte implacable des héros royaux sans états d’âme.

     …des créatures inférieures …

     …au milieu d’une passe d’armes furieuse de deux puissants adversaires … V,ii

S’ils remplacent Hamlet entre les mains du bourreau anglais, ils restent, comme Polonius, de faux bouc-émissaires.

L’annonce de leur mort inutile, ne servira qu’à entasser de nouveaux cadavres dans la fosse commune de la scène finale.

 

Mort de la Reine ; Du mariage comme vision janiculaire de l’être

Lors du duel final, la Reine boit par mégarde la coupe empoisonnée par le Roi et destinée à Hamlet.

La deuxième erreur de la tragédie (Harmatia) est une double erreur tragique car elle implique les deux membres du couple royal ; Le Roi tue la mauvaise personne, la Reine, en choisissant la coupe qui ne lui était pas destinée, avec sa propre mort, précipitera le destin funèbre de ceux qui restent de protagonistes.

Cela renforce la lecture bicéphale, janiculaire, du couple royal ;

Mariés, ils resteront unis jusqu’à dans la mort.

Comme l’Hamartia primaire, le meurtre de Polonius, avait ouvert le dénouement, cette Hamartia secondaire en précipitera la fin.

La Reine meurt empoisonnée par son mari et Roi, celui-là même qui a empoisonnée son premier mari et premier Roi.

Pour Hamlet,

     … Père et Mère sont même chair …IV,iii

Dans une lecture psychologique l’injonction du spectre de ne pas toucher à sa Reine de mère s’étend au Roi ;

Une fois sa mère morte, Hamlet est libéré de son engagement et de tout frein moral.

Il pourra enfin laisser libre cours à sa pulsion de meurtre œdipien.

 

Mort de Laerte ; De la fraternité de sang

Double d’Hamlet incarnant la vengeance, Laerte meurt, pris à son propre piège du duel truqué.

L’échange des épées et sa blessure mortelle qui s’ensuit est l’Hamartia ternaire, qui ouvre la repentance de Laerte, et sa révélation du complot, du piège mortel.

L’homme d’honneur assume sa mort, la mort de son rival, mais pas celle de la Reine.

La lutte entre Le Roi et Hamlet n’est pas son combat mais il se range dans le camp de son frère de sang.

Laerte assume la vengeance sans états d’âme, avec honneur et même fraternité, ce n’est pas une question de personne mais de position.

L’échange de mort entre les deux frères ennemis sera aussi l’extinction du cycle de la vengeance par l’extinction des deux lignées.

 

Mort du Roi ; Du poison comme outil de gouvernance

Enfin ! Enfin la mort du Roi Claudius tant attendue pendant des heures et des actes survient !

Après avoir empoisonné son frère par jalousie, sa femme par erreur, le voila empoisonné à son tour par son

     ... neveu et fils, I,ii,

mourant lui-même.

Cela aurait pu être le premier (et unique) meurtre, il sera le dernier de la longue série.

Dernier meurtre, ce ne sera pourtant pas le dernier mort du drame.

Hamlet agonisant, parle, parle, parle !!!  Encore, encore, encore !!!

 

 

Mort d’Hamlet ; Du tragique comme catharsis politique

Autant le Roi meurt sans voix, autant Hamlet, mourant à son tour, rejoint son père de spectre dans un rôle de mort bavard.

Il parle pour enjoindre Horatio de parler ;

Il parle pour désigner le prochain roi, son succédané à défaut d’être son successeur ;

Il parle pour intimer le silence ;

Tous les protagonistes sont morts, le cycle de la vengeance est stoppé;

     … Le reste est silence … V,ii

 

Mais ce ne seront pas les dernières paroles du drame, Fortinbras aura le dernier mot.

Sa victoire, il se l’approprie sans lutte ;

Le pouvoir vacant, il le prend, sans verser de sang ;

La couronne déchue, il la ramasse d’une main immaculée ;

Sa revanche politique, il l’obtient, sans l’aide de la justice, sans l’emploi de la vengeance ;

La roue tourne pour la dynastie vaincue d’hier, qui fait porter en triomphe le tragique défunt.

     … car, probablement, s'il eût été mis à l'épreuve, c'eût été un grand roi! … V,ii

 

En conclusion ; Du nœud et du dénouement dans To be or not to be

La vengeance assouvie, la justice est portée en triomphe, quelle ironie !

La justice ?

Si elle n’est pas appliquée, elle ne joue pas sa fonction de résolution des conflits,

Ici, la justice est impossible car le crime est commis par le pouvoir en place

La vengeance ?

Le cycle de la violence ne s’éteint que faute de combattants.

Ici la vengeance s’applique à tous car elle est instrumentalisée par le pouvoir en place.

La justice ?

Elle ne peut être une affaire personnelle, mais celle de tous, pour tous, au vu de tous.

La vengeance ?

Le cycle de la violence ne s’éteint que par la mort de tous.

 

Nœud et dénouement ?

Hamlet nous en a donné la clé dans sa grande tirade

     … To be or not to be … III,i

Dans le nœud, Hamlet recherche la justice, mais quelle justice ?

     … Ainsi la conscience fait de nous tous des lâches … III,i

Dans le dénouement, Hamlet subit la vengeance et accueille la mort ?

     … Mourir, c’est le dénouement (consummation)

     Ardemment souhaitée… III,i

 

*Aristote intègre dans le nœud les événements survenus avant le début de la tragédie

 

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