Les distiques dans HAMLET

31/03/2020

 

      Cette pièce est le piège où tel un rat,

      J’attraperai la conscience du roi.

 

La pièce est rythmée par une série de deux vers rimés, distillés au long des scènes :

 

Distique :

Réunion de deux vers de mètre différent, formant un sens complet (CNRTL).

 

Ces vers sont particulièrement jouissifs à traduire et à jouer, à lire et à entendre ;

Mais toutes les traductions n’ont pas repris ces rimes.

 

 

 

Ces distiques sont autant de ponctuations et de repères dans l’architecture complexe de la pièce.

Si la langue de Shakespeare, dans l’original comme après traduction, peut parfois être exigeante, ces distiques ponctuent l’action et permettent à tous les spectateurs de suivre aisément l’histoire et les pensées des personnages.

Les distiques sont autant de balises qui jalonnent cette longue tragédie.

La langue de Shakespeare, dans sa poésie peut égarer l’esprit du spectateur ;

Par sa trivialité elle lui remet les pieds sur terre et sur le droit chemin.

 

Shakespeare utilise les distiques dans deux cas distincts.

Dans les soliloques, ces distiques qu’ils closent et accentuent  sont systématiques;

Ils soulignent la pensée du personnage ;

Dans les dialogues, ces figures de style, sentences sentencieuses, peuvent être pompeuses, banales ou lourdes, dignes du café du commerce et pleine du bon sens populaire.

Dans les deux cas, utilisées dans un soliloque ou un dialogue, ces phrases rimées, permettent à Shakespeare de garder son public attentif.

 

LES DISTIQUES DANS LES SOLILOQUES

 

Dans les soliloques, les distiques sont systématiques, ils concluent à la fois le soliloque et la scène.

Ses sentences sont autant des adresses à soi-même que des adresses directes au public.

Elles mettent en exergue la conscience de son destin ; l'affrontement chez le personnage entre l’histoire subie et ses tentatives d’en reprendre le contrôle.

Les distiques soulignent les pensées les plus intimes, aussi franchement que possible ;

Si tant est que le personnage ne se leurre pas lui-même.

 

Ds1   A1s2

           HAMLET -

          My father's spirit in arms! all is not well ;

          I doubt some foul play: would the night were come!

      Till then sit still, my soul: foul deeds will rise,

      Though all the earth o'erwhelm them, to men's eyes.

 

          L'esprit de mon père, en armes! Tout ne va pas bien

          Je redoute quelque hideuse tragédie! Que la nuit n'est-elle déjà venue! 

      Jusque-là, reste calme mon âme! Même enfouies au plus profond,

      Aux yeux des hommes, les ignominies resurgiront.

         

Le premier distique clos la scène 2 de l’acte 1 et le soliloque n°1 d’Hamlet.

La première scène servant de prologue, cette deuxième scène de la pièce présente les personnages et expose la situation.

Plus haut, nous avons eu droit à des dialogues contenant le premier monologue du Roi affirmant son autorité et la première joute verbale entre Hamlet et sa mère la Reine ;

Dans son premier soliloque Hamlet nous fait part de son désarroi suicidaire face à la situation qu’il subit doublement : Son père le feu Roi est mort, et sa mère s’et remariée avec son oncle le nouveau Roi.

Son soliloque est interrompu par l’arrivée d’Horatio et de ses acolytes qui lui annonce l’apparition du spectre de son père.

De nouveau seul, Hamlet reprend et finit son soliloque en intégrant cette nouvelle ;

Après avoir évoqué le suicide, avec ces deux vers, Hamlet conclut son soliloque en acceptant son destin dans une espérance prémonitoire.

 

Ds2     A1s5

             HAMLET -

          The time is out of joint: O cursed spite,

        That ever I was born to set it right!

 

        Notre époque est détraquée : Maudite destinée,

        Ne suis-je jamais né que pour tout réparer !

 

Fin de la scène 5 et fin de l’acte 1.

Après son échange avec le spectre et sa révélation de son meurtre, Hamlet s’est livré dans son soliloque n°2 :

Il intègre l’injonction du Spectre :

          Souviens-toi de moi !

Si ses acolytes n’ont pas assisté aux révélations du Spectre, Hamlet leur demande cependant de jurer de garder le silence sur les événements de la nuit :

          HAMLET –

          Et étendez encore les mains sur mon épée :

          De ce que vous avez entendu, ne jamais parler.

          Jurez sur mon épée.

Le Spectre lui-même, voix les exhortera :

            LE SPECTRE, de dessous terre. - Jurez!

 

Ce distique est situé à la fin du dialogue mais Hamlet ne s’adresse à personne en particulier ;

Il ne se parle qu’à lui-même.

Ses acolytes, ne peuvent pas plus comprendre les paroles d’Hamlet, qu’ils n’ont entendu celles du Spectre.

Ils sont les témoins désormais muets, d’une scène où ils ne sont que figurants.

L’histoire d’Hamlet tourne au tragique ;

Fils de roi, il est né avec un destin ;

Fils de roi assassiné, la destinée s’oriente vers le tragique.

Ainsi sa « maudite destinée » est d’être « né » pour « réparer » « l’époque détraquée »

Il intériorise la nouvelle, la garde pour lui, ne la partage pas sans que l’on sache encore, ni nous, ni lui, comment il va agir bien que son intuition soit aigüe :

          HAMLET –

          Car il se peut que, plus tard, je doive

          Porter un de ces masques antiques.

Il cherchera dans le théâtre sa réponse à sa question.

Lors de ce deuxième distique, Hamlet se trouve un but ou une raison à son existence ;

Hamlet se recrée son destin ; à lui maintenant de l’accomplir, ou pas…

Le tragique s’ouvre devant lui ; à lui d’écrire son histoire …

 

Ds3    A2s2

           HAMLET -

          The play 's the thing

      Wherein I'll catch the conscience of the king.

 

      Cette pièce est le piège où tel un rat,

      J’attraperai la conscience du roi.

 

Nous sommes à la fin du soliloque n°3 d’Hamlet qui vient d’écouter les comédiens ;

Il est ému par l’émotion du comédien récitant l’histoire d’Hécube :

          … Et tout cela, pour rien! Pour Hécube!. 

          Que lui est Hécube, et qu'est-il à Hécube, 

          Pour qu'il pleure ainsi sur elle? …

Il se lamente, décharge son trop-plein d’émotions, puis, il réfléchit :

           … En marche, mon cerveau!...J'ai ouï dire 

          Que des créatures coupables, assistant à une pièce de théâtre,

          Ont, par une très astucieuse scène, été frappées dans l'âme, 

          Au point que sur-le-champ elles ont révélé leurs forfaits. 

          Car le meurtre, bien qu'il n'ait pas de langue, trouve pour parler

          Une voix miraculeuse. Je ferai jouer par ces comédiens

          Quelque chose qui ressemble au meurtre de mon père,

          Devant mon oncle. J'observerai ses regards,

          Je le toucherai au vif : pour peu qu'il tressaille

          J’aurai ma preuve…

Le théâtre, « la pièce dans la pièce » se présente comme sa solution à sa question.

Hamlet espère un signe, une forme d’aveu du Roi lors de la représentation de son propre crime ;

Procrastination ou lâcheté ? Prudence ou intellectualisme ?

Dédaignant la Vengeance, il cherchera une forme de Justice ;

En créant une Mimesis Tragique, il cherchera une Catharsis Judiciaire.

Tout le caractère d’Hamlet s’affirme dans ce choix d’action :

          … Le caractère est ce qui est de nature à déterminer un choix… ARISTOTE, POETIQUE, ch.VI

Il pourra être glorifié dans une sorte d’épitaphe par Fortinbras :

      … , s'il eût été mis à l'épreuve, 

          c'eût été un grand roi! … A5s2

Il n’hésitera cependant pas à tuer ou faire tuer des courtisans, victimes collatérales de la lutte entre « puissants » :

        ... Il est dangereux pour des créatures inférieures

       De se retrouver au milieu d'une passe d'armes furieuse

       De deux puissants adversaires ...

Exprimé dans un soliloque, son plan secret n’est dévoilé qu’à nous, les spectateurs ;

Plus tard, Horatio, sera dans la confidence ; il servira de témoin, puis de chroniqueur.

 

Ds4    A3s2

          HAMLET.

      How in my words soever she be shent,

      To give them seals never, my soul, consent!

 

      Aussi durs soient les mots qui causent son tourment,

      De passer à l'acte, jamais mon âme, ne consent.

 

Hamlet a déclamé son fameux monologue «  To be, or not to be … », faux soliloque (le n°4) dépourvu de distique, ayant pour auditeurs cachés le Roi, Polonius et Ophélie ;

Hamlet a fait jouer sa « pièce dans la pièce » et pense avoir eu l’aveu de Roi dans son départ précipité de la représentation ;

Il est appelé dans la chambre de la Reine.

Il nous délivre son soliloque n°5, lors duquel il s’exhorte à ne pas tourner sa violence vers sa mère.

Il fera ainsi écho à l’injonction du Spectre :

          LE SPECTRE –

          Mais, quelle que soit la manière dont tu poursuives cette action,

          Que ton esprit reste pur, que ton âme s'abstienne 

          De toute hostilité envers ta mère! Abandonne-la au ciel 

          Et à ces épines qui s'attachent à son sein 

          Pour la piquer et la déchirer. A1s5

Le Roi, son oncle, est le seul coupable et le seul destinataire de la violence et de la vengeance.

La Reine n’est reconnue ni comme coupable, ni comme complice.

Hamlet aura une discussion acerbe, fils/mère qui ne dépassera pas le niveau de violence de la joute oratoire.

 

Ds5    A3s3

          HAMLET

      My mother stays:

      This physic but prolongs thy sickly days.

     

      Ma mère m'attend :

      Cette tisane ne fait que prolonger tes jours souffrants.

 

 

En route vers la chambre de la Reine, Hamlet surprend le Roi en position de prière.

Dans ce soliloque n°6, il se refuse à le tuer dans cette position et ainsi l’envoyer « Droit au ciel! » :

          Arrête, mon épée! Réserve-toi pour un coup plus horrible : 

          Quand il sera saoul et endormi, ou encore en colère,

          Ou dans les plaisirs incestueux de son lit ; 

          Ou à jouer ou jurer, ou faire une action qui n'ait

          Pas même l'arrière-goût du salut. 

          Alors la culbute-le de façon que ses talons ruent vers le ciel, 

          Et que son âme soit aussi damnée, aussi noire, 

          Que l'enfer où elle ira.

Procrastination, lâcheté, vice ou piété ;

A chacun de choisir le trait de caractère d’Hamlet pour cette non-action.

Ce distique situé à la fin du soliloque ne dit pas autre chose que :

- Ma mère m’est plus importante que toi, je te laisse pour la rejoindre,

Mais tu ne perds rien pour attendre -.

A ce soliloque et ce distique d’Hamlet répondront un soliloque et un distique du Roi qui admettra et sa culpabilité, et son impossibilité de prier.

 

Ds6    A3s3

          LE ROI. - 

       My words fly up, my thoughts remain below:

       Words without thoughts never to heaven go.

 

       Mes mots s'envolent ; restent mes pensées.

       Les mots sans les pensées, au ciel ne peuvent s'élever.

 

Toute la scène est un dialogue de sourds entre le Roi et Hamlet :

Le Roi, dans son premier soliloque vient de nous avouer son crime :

          Ma faute est passée. Mais  oh! Quelle forme de prière peut

          Servir mon sort? Pardonnez-moi mon meurtre hideux!... 

          Cela est impossible, tant que  je possède encore

          Les objets pour lesquels j'ai commis le meurtre : 

          Ma couronne, ma propre ambition, ma reine. 

          Qui peut être pardonné et jouir de son crime ?

Hamlet, le voyant prier s’est donc refusé à le tuer ;

Le Roi, avec ces vers, a le dernier mot de cette joute décalée.

Par son attitude de prière il échappe à la mort ;

Mais par l’impossibilité de prier, il semble donner tort à Hamlet.

 

Ds7    A4s3

           LE ROI. –

       And thou must cure me: till I know 'tis done,

       Howe'er my haps, my joys were ne'er begun.

 

       Jusqu'à ce que je sache que cela soit  bien fait, 

       Quoiqu’il m'arrive, mes joies ne reviendront jamais.

 

Après le meurtre de Polonius par Hamlet, le Roi envoie à la mort ce dernier en Angleterre :

Et  Angleterre, si tu me porte autant d'amour

Que ma grande puissance te le conseille

Depuis que tu portes rouges et à vif ces cicatrices

Causées par l'épée danoise, et que ta libre crainte,

Nous paye tribu - tu ne peux rester froid 

à notre demande souveraine ; qui exige

Par lettres formelles 

La mort immédiate d'Hamlet.

 

Depuis la scène de la « prière », le Roi a repris la main.

Détenteur de l’autorité, il agit en politique, en utilisant son pouvoir étatique.

Il essaiera d’étouffer l’affaire du meurtre de Polonius et d’éliminer discrètement Hamlet, son meurtrier.

Hamlet, lui, subit les événements.

Dans un mauvais reflexe il a tué Polonius.

Dans un deuxième temps, acte puéril, il a caché le corps.

Hamlet n’agit ni ne réagit en « politique » ;

Son caractère l’enferme dans le cadre familial.

Il reste un enfant/adolescent, un fils et un neveu ;

Il n’agit pas en dauphin, prétendant au trône et ses actes n’ont aucune dimension sociale ou étatique.

Le Roi, son oncle l’envoie (à la mort) en Angleterre, et bien il obéit docilement.

Hamlet est dans une impasse. :

Il a obtenu l’aveu du Roi lors de la représentation de « la pièce dans la pièce » ;

Il a refusé d’exécuter en plein conscience le Roi.

Il n’a pas la capacité intellectuelle d’agir en politique ;

Il subira jusqu’à sa mort (avec celle de tous les autres), les événements menés, manigancés par le Roi.

Avant cela, il échappera, par une aventure extraordinaire, à sa mort programmée en Angleterre ;

Il assistera à l’enterrement tronqué d’Ophélie ;

Il acceptera avec fatalisme le duel mortel ;

Il finira par tuer le Roi, meurtrier par erreur tragique (Harmatia) de la Reine, sa mère.

En politique froid et cynique, « sans joie », le Roi, détenteur du pouvoir étatique, en usera et abusera pour rester maître des événements, « jusqu’à que cela soit bien fait » « quoi qu’il arrive ».

 

Ds8    A4s4

          HAMLET. –

      O, from this time forth,

      My thoughts be bloody, or be nothing worth!

 

      Allons, et à partir de maintenant,

      Que mes pensées soient sanglantes, ou retournent au néant !

 

Dernier soliloque, le n°7.

Hamlet en partance pour l’Angleterre, croise l’armée de Fortinbras ;

Il admire l’action militaire et puérile de ce prince qui, contrairement à lui, agit en politique.

La guerre, la violence, les morts, …, comme solution à tous les problèmes, semble si facile :

          … Et qui expose ce qui est si mortel et si fragile 

          A tous ces malheurs, ces morts et ces dangers, 

          Tout ça pour une coquille d'œuf!...  En réalité être grand

          N'est pas de s'agiter sans grand motif

          Mais de grandement chercher querelle dans une bagatelle

          Quand l'honneur est en jeu.

Il pourrait être un « grand homme » s’il cédait à la violence, par « honneur » !

          … Comment puis-je rester là

          Moi, qui a un père assassiné, une mère déshonorée

          Pour exciter ma raison et mon sang,

          Et laisser tout cela dormir ?

S’il agissait en politique, en homme d’Etat, son problème personnel deviendrait une affaire d’Etat !

          … Pendant que, à ma grande honte, je contemple

          La mort imminente de vingt mille hommes,

          Qui pour une foutaise, un tour du destin,

          Vont droit dans leur tombe comme ils vont au lit, combattre pour un lopin

          Sur lequel tous ne pourront même pas combattre

          Qui ne sera même pas une tombe assez grande 

          Pour ensevelir tous ces corps?

Que vaut la vie de sujets ou de soldats, pour un si grand homme d’Etat ?!

Hamlet essaye de s’auto-motiver : « du sang », ou, …, « le néant ».

Ce dernier soliloque est donc un constat d’échec.

Confronté à sa vengeance, à sa violence, Hamlet à pleinement conscience du tragique de sa vie ;

Placé en situation tragique, il n’a pas agit en personnage mais en auteur.

Pour nous, spectateurs dans la salle, nous l’avons vu réécrire une Mimesis, recréer une imitation dans l’imitation ;

Mais pour lui, personnage sur la scène, il ne peut échapper à son destin (de personnage)*.

          * Voir article précédent.

 

Ds9    A4s5

          LA REINE. - … 

      To my sick soul, as sin's true nature is,

      Each toy seems prologue to some great amiss:

      So full of artless jealousy is guilt,

      It spills itself in fearing to be spilt.

 

      A mon âme viciée, telle est la vraie nature du péché,

      La moindre fantaisie semble le prologue à quelque grande tragédie :

      Si pleine de niaise jalousie est la culpabilité,

      Qu'elle se trahit elle-même de peur d'être trahie.

 

Tiens ! La Reine pense !

Mais à quoi ?

Avoue-t-elle sa complicité dans le régicide ?

Ou avoue-t-elle seulement sa complicité de partager le lit d’un meurtrier ?

Hamlet, lui a révélé le crime et l’a sermonnée :

Mais elle n’a pas livré le fond de sa pensée.

Hamlet parti en Angleterre, son père mort, Ophélie vient voir la Reine ;

Mais la Reine refuse d’abord de « parler avec elle » ;

Sans doute redoute-t-elle le trop plein d’émotions qui bouillonnera chez la jeune fille ;

Puis, finalement, sur les conseils d’un Horatio devenu subitement et éphémèrement, conseiller royal, elle accepte de jouer son rôle politique en nous livrant ces quatre vers :

Les mots sont forts : « âme viciée », « péché », « grande tragédie », « culpabilité » ;

Mais « la peur » est de se « trahir » ;

En clair la Reine préfèrerait se taire et cacher ses sentiments.

Ce double distique (qui est donc un quatrain !?), le seul de la Reine, sera le dernier de la série des soliloques.

 

Listons maintenant les distiques, plus légers, exprimés lors des dialogues.

 

 

 

LES DISTIQUES DANS LES DIALOGUES

 

Dans les dialogues, ces figures de style, sentences sentencieuses, peuvent être pompeuses, banales ou lourdes, dignes du café du commerce et pleine du bon sens populaire.

Mais ces distiques sont autant de balises pour les spectateurs qui suivent le cheminement des pensées des personnages, commentateurs de leur propre histoire.

 

Dd1    A1s5

          HAMLET -

      And lay your hands again upon my sword:

      Never to speak of this that you have heard,

 

      Et étendez encore les mains sur mon épée :

      De ce que vous avez entendu ne jamais parler.

 

Le Spectre a parlé ;

Hamlet a été le seul auditeur de la révélation, mais Horatio et ses compères sont les témoins de l’apparition.

Hamlet les fait jurer sur son épée, et avec l’appui, depuis sous terre du Spectre, de rester muets sur les événements de la nuit.

Il ne sait pas encore ce que seront ses actions, mais le secret lui semble nécessaire.

 

Dd2    A3s1

          OPHELIE -

      … for to the noble mind

      Rich gifts wax poor when givers prove unkind.

 

      Car pour une âme noble,

      Le plus beau des cadeaux perd toute sa valeur,

      Quand le donneur perd et sa bonté et son cœur.

 

Après le monologue « To be, or not …”, Ophélie apparait à Hamlet et prétend vouloir lui rendre ses cadeaux.

Le Roi et Polonius assistent cachés à la scène ;

Et il est plus riche de sens de penser qu’Hamlet le sait et joue un rôle à leur dépens.

Comme la fameuse tirade est donc un faux soliloque, ce dialogue s’adresse également aux conspirateurs.

Il est également très intéressant de penser qu’Ophélie, loin d’être la victime d’Hamlet est sa complice.

Ils ont, sans doute, grandi ensemble* ;

          * Dans la version originale, Amleth de Saxo Grammaticus connu de Shakespeare, Ophélie est la sœur de lait

          d’Hamlet. Mélancolie, scepticisme et écriture du pouvoir à l’âge baroque, Natacha Israël.

 

Et si leur amour ne sera jamais vraiment flagrant, leur complicité enfantine et adolescente propose une clé à toutes leurs scènes et leurs échanges à double sens.

Tout le dialogue n’est qu’un jeu de rôle, une comédie qui se joue des autorités paternelles, cachées derrière le rideau et du grotesque de leurs manigances.

 

Dd3    A3s1

          OPHELIE -

      O, woe is me,

      To have seen what I have seen, see what I see!

 

      Oh! Malheur à moi! 

      Avoir vu ce que j'ai vu, et voir ce que je vois!

 

Une fois Hamlet parti, elle se lamente de l’image qu’a donné Hamlet ;

Mais là aussi, les poncifs qu’elle récite se comprennent mieux s’ils sont émis à l’attention de son père et du Roi qui lui ont fait jouer cette mascarade.

Un double jeu de comédie se cache derrière sa candeur ;

Il reste innocent mais il prendra une tournure tragique après la mort de son père (A4s5).

 

Dd4    A3s1

          HAMLET -

      Those that are married already, all but one, shall

      Live; the rest shall keep as they are.

      Ceux qui sont déjà mariés, tous sauf un, vivront, 

      Les autres en seront quittes comme ils sont. 

 

Dans la scène 2 de l’Acte 1, Hamlet avait exprimé son ressentiment envers son beau-père ;

Là, la menace est aussi bien cachée que le Roi !

 

Dd5    A3s1

           LE ROI –

       It shall be so:

       Madness in great ones must not unwatch'd go.

 

       Il en sera donc fait ainsi avec diligence : 

       La folie chez les grands ne doit pas aller sans surveillance.

 

Le Roi n’est pas complètement dupe de la scène que les jeunes complices viennent de leur jouer.

Il ne peut se douter encore qu’Hamlet a connaissance de son meurtre ;

Mais il sent que la « folie » de son neveu cache une menace pour lui et son pouvoir.

La surveillance et l’éloignement se mueront en tentative d’assassinat.

 

Le Roi et Hamlet, s’affrontent par soliloques et distiques interposés.

Cette joute verbale décalée, n’a pour seul auditoire que les spectateurs.

Les autres personnages de la pièce peuvent les entendre ;

L’entendement ne leur est pas permis.

Quand ils sont en phase de dialogues, le Roi refuse la discussion qu’Hamlet positionne sur le ton de la folie rhétorique. Le Roi ne veut pas rentrer dans le jeu d’Hamlet et s’aventurer sur ce terrain glissant de la folie vers la vérité :

          LE ROI - Comment se porte notre cousin Hamlet?

          HAMLET. - Parfaitement, ma foi! Je me nourris comme un caméléon :

          Je mange de l'air, et je me bourre de promesses.

          Vous ne pourriez pas nourrir ainsi des chapons.

          LE ROI - Je n'ai rien à répondre. Hamlet, ces « discussions » ne sont pas pour moi. A3s1

 

Dd6    A3s2

          HAMLET -

      For if the king like not the comedy,

      Why then, belike, he likes it not, perdy.

 

      Car si le roi n'aime pas la comédie, 

      C'est sans doute qu'il ne l'aime pas, pardi!

 

La « pièce dans la pièce » a eu le résultat escompté ;

Hamlet exulte et son âme de poète le fait s’exprimer en rimes, …

Quand il s’en souvient !

          HAMLET -

          Why, let the stricken deer go weep,

          The hart ungalled play;

          For some must watch, while some must sleep:

          So runs the world away.

 

          Laissons le daim blessé gémir

          Le cerf épargné vagabonder!

          Car les uns doivent veiller

          Pendant que d'autres doivent dormir. A3s2

 

          HAMLET -

          For thou dost know, O Damon dear,

          This realm dismantled was

          Of Jove himself; and now reigns here

          A very, very--pajock.

         

          Car tu le sais, O Damon chéri, 

          Ce royaume démantelé était 

          A dieu lui-même ; et maintenant celui qui le régit 

          Est un vrai, un vrai...  coq. A3s2

 

Il conclut la série de vers par un distique tautologique, aux accents cathartiques qui fait le lien entre spectacle et réalité :

Si le Roi n’a pas apprécié la représentation, la comédie, il doit maintenant assumer la tragédie.

Symétriquement, si Hamlet dégrade la tragédie en comédie, cela lui permet de présenter le Roi en bouffon et de dégonfler la tension dramatique.

 

Dd7    A3s4

          HAMLET -

      A bloody deed! almost as bad, good mother,

      As kill a king, and marry with his brother.

 

      Une action sanglante! Presque aussi mauvaise, ma bonne mère,

      Que de tuer un roi et d'épouser son frère.

 

Ce distique est nettement moins léger !

Hamlet accuse-t-il sa mère d’avoir tuer son père ?

Hamlet vient de tuer Polonius caché derrière la tenture, le prenant sans doute pour le Roi ; sa mère est horrifiée par cet « acte insensé et sanglant » ;

Du tac-au-tac, Hamlet lui renvoie sa propre turpitude.

Mais le principal crime est le mariage, Hamlet ne lui parlera plus du régicide.

 

La suite de la diatribe d’Hamlet sera ponctuée de sentences sentencieuses :

 

A propos du meurtre qu’il vient de commettre :

 

Dd8    A3s4

          HAMLET -

      I must be cruel, only to be kind:

      Thus bad begins and worse remains behind.

 

      Il faut que je sois cruel, mais qui aime bien châtie bien,

      Ceci commence mal, et pire sera demain.

 

A propos de Guildenstern et Rosencranz, qui le mèneront à sa mort (sans le savoir) en Angleterre :

 

Dd9    A3s4

           HAMLET -

       … O, 'tis most sweet,

       When in one line two crafts directly meet.

 

       ... Oh! Comme il serait délicieux

       De les prendre à leur propre jeu.

 

A propos du cadavre de Polonius :

 

Dd10  A3s4

           HAMLET -

          Mother, good night. Indeed this counsellor

       Is now most still, most secret and most grave,

       Who was in life a foolish prating knave.

 

        Mère, bonne nuit! Voilà ce conseiller 

       Maintenant bien sage et bien discret, muet comme un tombeau,

       Lui qui dans la vie était un phraseur, si vain et si ballot.

 

Dd11   A4s1

           LE ROI -

       O, come away!

       My soul is full of discord and dismay.

 

       Oh! Venez, partons!

       Mon âme est pleine de discorde et de consternation.

 

La Reine vient d’apprendre au Roi le meurtre de Polonius par Hamlet.

Le Roi prépare des mesures pour que cela ne rejaillisse pas sur lui.

Il agit rapidement et froidement pour préserver son pouvoir, mais il n’en est pas moins affecté par cette violence.

 

Dd12  A4s5

           LE ROI -

       So you shall;

       And where the offence is let the great axe fall.

 

       C'est ce que tu vas faire;

       Et que la grande hache s'abatte là où le crime s’affaire.

 

Le Roi vient de convaincre Laerte d’exercer sa vengeance et de tuer Hamlet.

 

Dd13  A5s1

           LE ROI -

       An hour of quiet shortly shall we see;

       Till then, in patience our proceeding be.

 

       L'heure du repos viendra prochainement ;

       En attendant, procédons patiemment.

 

Le Roi a mis en branle sa machination, il ne lui reste plus qu’à attendre ;

L’heure fatale arrive, le dénouement est en marche.

 

Dd14  A5s2

           HAMLET -

         If it be now ,'tis not to come; if it be not to come,

       It will be now; if it be not now, yet it will come :

 

          

       Si mon heure est venue, elle n'est pas à venir ; si elle n'est pas à venir,

       Elle est venue ; si elle n’est pas venue, alors elle est à venir :

 

Hamlet semble lui répondre : l’heure est venue :

Dernier acte de cette joute verbale à distance ;

Aux armes de parler !

 

Dd15  A5S2

           FORTINBRAS -

       Take up the bodies: such a sight as this

       Becomes the field, but here shows much amiss.

 

       Enlevez les corps : une telle vision relevant …

       Du champ de bataille, ici le spectacle est … affligeant.

 

Le duel a entraîné la mort de tous les protagonistes ;

Les cadavres s’entassent sur la scène ;

Le combat est terminé, faute de combattants.

Ce dernier distique qui clos la pièce, souligne le tragique ;

Fortinbras, lui qui revient d’un champ de bataille, peut se permettre d’énoncer solennellement : le théâtre n’est pas la guerre !

Mais peut-être Shakespeare, lui-même s’adresse-il au public :

Peut-être se moque-il de lui-même et tourne-t-il en dérision le spectaculaire de sa tragédie :

S’il y eut :

          Des mots, des mots, des mots, …

Il y eut aussi :                   

          Des morts, des morts, des morts, ...

 

 

A suivre ...

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