Hamlet, tragédie de la justice

28/03/2016

 

Hamlet n'est pas une tragédie de la vengeance ;

Hamlet est une tragédie de la justice.

 

 

     ... Words, words, words ...

     ... Au commencement était le verbe ...

Exister par la parole, la première des actions ;

Dire c'est être, être c'est dire ;

Dire, raconter, nommer, ..., c'est faire exister, c'est être ;

     ... Être ou ne pas être ...

Faire avouer, c'est dire le droit, c'est rendre la justice.

 

La vengeance est un ressort traditionnel de la tragédie ;

Or, Hamlet ne cherche pas la vengeance mais la justice.

 

La pièce s'inscrit dans la tradition anglaise de la revenge tragediy (1).

Mais dire qu'Hamlet est une tragédie de la vengeance induit un contresens ;

Sur la pièce, et sur le personnage titre ;

Laerte cherche la vengeance, Hamlet cherche la justice ;

Laerte cherche à faire, Hamlet cherche à être.

 

Le Roi a-t-il tué son frère, le père d'Hamlet, pour s'emparer du trône et de la Reine ?

Hamlet fait jouer une pièce aux comédiens* pour confondre le Roi.

     ... Cette pièce est un piège où tel un rat ;

     J'attraperai la conscience du Roi ...

Mais cette pièce dans la pièce est surtout un procès ;

Hamlet cherche l'aveu public ; 

Car il n'a pas de véritable preuve de la culpabilité du Roi.

Son intime conviction repose uniquement sur le témoignage d'un fantôme ;

C.-à-d., au mieux une intuition, au pire un délire ;

Par l'aveu du meurtrier présumé, Hamlet aura sa justice.

 

     ... Lights, lights, lights! ...

Et tout s'éclaire :

Le coupable se révèle au et en public ;

Le piège s'est refermé sur le rat ;

La pièce a joué son rôle ;

Les mots ont dit le droit ;

Les mots ont rendu la justice.

 

Pour Hamlet, les mots suffisent, l'aveu suffit ;

Le spectacle est une cour de justice ;

L'important est l'aveu de la culpabilité, et non l'exécution de la peine, ni même sa sentence.

Ainsi il ne tue pas le roi dans sa chambre, quand il en a l'occasion ;

Et s'il tue Polonius c'est par réflexe, bestial, animal** ;

(Tuer ou être tué, manger ou être mangé).

La mort n'est que l'accessoire de la tragédie ;

La peine et son exécution ne sont que les accessoires de la justice.

 

De même le massacre final n'est pas provoqué par ou pour celui qui cherche la justice, Hamlet ;

Mais pour celui qui cherche la vengeance, Laerte ;

Et par celui qui instrumentalise la vengeance, le Roi.

Usant de son pouvoir régalien, le Roi met en œuvre cet autre spectacle, le duel ;

Qui peut être perçu comme un duel rituel, forme "archaïque" de la justice des Dieux ;

L'antithèse du spectacle-procès, forme "moderne" de la justice des Hommes.

 

Pour paraphraser, et même prolonger ***, René Girard, 

Hamlet est une pièce de la "modernité" ;

Qui met en scène le passage du rituel au procès ;

Qui met en scène le passage de la vengeance à la justice.

 

Si Hamlet n'est  pas un vengeur, il n'est pas non plus un lâche ;

Il n'hésite ni à tuer (Polonius) :

     ... Il faut que je sois cruel, mais qui aime bien châtie bien, ...

ni à faire tuer ( Rosencrantz et Guildenstern) :

     ... Il est dangereux pour des créatures inférieures

de se retrouver au milieu d'une passe d'armes furieuse

de deux puissants adversaires ...

Mais dans son désir de justice, Hamlet,

     ... S'il eût été mis à l'épreuve,

     C'eût été un grand roi ... 

 

HAMLET, TRAGÉDIE DE LA PAROLE

Hamlet mourant exhorte Horatio : 

... Vis, toi! Défend-moi et rapporte ma juste cause

Auprès de ceux qui l'ignorent...

Donc dis la vérité, dis le droit ;

Et tout sera dit :

     ... Le reste est silence ...

 

 

NOTA : De la poétique à la justice avec Aristote.

Étudiant en droit, en sociologie du droit et en anthropologie juridique,

J'avais transposé la mécanique de la tragédie dans LA POÉTIQUE d'Aristote

Au fait juridique et en particulier au procès.

 

En résumé :

Pour Aristote la tragédie est constituée de 6 parties :

L'histoire, les caractères, l'expression, la pensée, le spectacle, et le chant ;

Outre le pathétique, l'histoire consiste en la reconnaissance et les péripéties.

 

Si la tragédie et la justice ont une même fonction sociale de catharsis ;

Celle-ci repose sur la reconnaissance : dire / identifier / nommer / reconnaître ;

Mais les styles diffèrent :

La tragédie cherche le plaisir du spectateur par l'imitation de la vie,

Là où la justice cherche à punir et/ou régler de vrais conflits.

 

À suivre ...

 

(1) Sur la Revenge Tragedy :

Violence et politique dans la revenge tragedy. François Lecercle

Violence, justice et politique dans Titus Andronicus François Lecercle Université de Paris-Sorbonne

 

* Les tragédiens de la Cité, s'il fallait un indice supplémentaire ...

** L'histoire, les histoires, n'est-ce pas ce qui différencie l'homme de l'animal ?

*** Dans Shakespeare, les feux de l'envie Ed. Livre de poche, p. 467, René Girard nous invite à "... comprendre que la pièce met la vengeance en question" mais il ne précise ni pourquoi ni comment ; voilà donc une piste.

 

 

 

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